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Al Intiqad (l'hebdomadaire du Hezbollah) a rencontré à Paris Yves Bonnet, l’ancien directeur de la
DST en France. Grand expert
en matière de sécurité et de contre-espionnage en France, il a également été élu député
à l’Assemblée nationale. L'interview est parue le 8 février dernier.
L'article:
Le Liban vit dans la division politique et populaire depuis
l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri et le départ de l’armée
syrienne avec les conséquences que l’on connaît : contrôle par les
forces du 14 février des postes clés du pouvoir, grâce à un soutien
occidental et américain sans limites. 22 attentats sans que les services de la
partie au pouvoir aient réussi à trouver la moindre piste. De plus, les
membres de l’équipe au pouvoir lancent des accusations contre la Syrie sans
une seule preuve à l’appui. La situation sécuritaire est parvenue à un
stade tel que les observateurs et les connaisseurs en matière de renseignement
et de sécurité en Occident lèvent les sourcils en se posant des questions sur
la vérité de ce qui a lieu au Liban et sur l’auteur de ces attentats.
Q : Pourquoi cet
intérêt international porté au Liban ?
R : Trois pays veulent entrer au Liban : d’abord les
Etats-Unis et à travers eux, l’Arabie saoudite et Israël ; il existe
une convergence d’intérêts et une collaboration entre l’Arabie saoudite et
Israël en ce qui concerne le Liban. Cette collaboration passe par le groupe
de David Welch à Beyrouth. De plus, les Etats-Unis veulent une base au Liban
pour faire pression sur la Syrie et le Hezbollah.
Q : Qu’entendez
vous par « le groupe Welch » ?
R : Je veux parler du quatuor Geagea, Joumblatt, Hariri et Siniora.
Ces personnes sont totalement soumises aux injonctions de David Welch.
Q : Pourquoi leur
donnez-vous ce titre ?
R : Regardez donc la réalité de la situation libanaise
aujourd’hui ! Il existe une grande scission intérieure. La principale
conséquence en est l’affaiblissement des chrétiens à cause de leur
incapacité à choisir un président de la république sans l’approbation de
Washington, de l’Arabie saoudite et d’Israël. J’ai visité le Liban et
j’ai été surpris par l’ampleur de la division résultant de l’ingérence
extérieure. Chacun veut imposer sa propre volonté aux Libanais, à
commencer par notre Ministre des Affaires Etrangères (Bernard Kouchner) qui
a déclaré que l’armée libanaise devrait détruire Nahr El Bared. Je suis
certain que si nous laissions les Libanais se débrouiller seuls, ils
parviendraient à un gouvernement d’union nationale.
Q : Quelle partie a
empêché la mise en place d’un gouvernement d’union nationale au Liban ?
R : Les Etats-Unis, et à travers eux Israël. La question qu’il
conviendrait de poser est : A qui profite le crime ? La réponse est
élémentaire : La scission au Liban sert en premier lieu les intérêts
d’Israël. Lors de ma visite au Liban en août 2006, le Liban passait par
une phase d’unité nationale qui transparaissait dans les prises de position
de Michel Aoun et de Hassan Nasrallah. Ce dernier a eu l’intelligence de
considérer la victoire du Hezbollah comme une victoire pour tous les Libanais.
En même temps, Michel Aoun se rangeait aux côtés du Hezbollah durant toute la
durée de cette guerre. L’Amérique et Israël tentent de créer un schisme
entre les Libanais sur la base du principe : diviser pour régner.
Q : Pourquoi
l’armée libanaise s’est-elle lancée dans les combats de Nahr El Bared ?
R : Il existe une volonté américaine de ramener une présence
militaire au Liban. Puisque le Sud du pays est une zone contrôlée par le
Hezbollah, la meilleure solution était donc d’entrer au Liban par le Nord en
ravivant l’idée d’un vieux projet qui consistait à bâtir une base
militaire là-bas. C’est pourquoi les cerveaux américains ont conçu l’idée
de provoquer des évènements et des troubles qui constitueraient une excuse
pour une ingérence et une présence militaire dans la région. A ce titre, il
faudrait signaler que ces groupuscules appartenant à Fateh El Islam étaient
financés par le clan Hariri ; le salaire individuel des membres atteignait
les 700$ par mois. Ce sont des informations irréfutables. L’armée libanaise est tombée dans un grand piège et a été entraînée
dans une confrontation sanglante dont elle se serait bien passée. Quand je vois
M. Kouchner agir comme un général de l’armée et appeler à la
destruction de Nahr El Bared, je vois l’ampleur de l’irresponsabilité avec
laquelle cette affaire a été gérée.
Q : Qui commet les
attentats au Liban ?
R : Votre question en appelle une autre : A qui profite le crime ?
Et là, peut-on accuser la Syrie périodiquement ? Les Syriens savent très
bien que leurs moindres faits et gestes sont observés. Je pense que la Syrie
n’a rien à voir avec tous ces attentats.
Q : A votre avis, qui
a tué le commandant Wissam Eid ?
R : Cet attentat a été perpétré par des personnes proches de
la victime et qui travaillent dans son entourage. L’important n’est pas
de savoir qui a commis l’attentat mais plutôt qui commande et dirige le
tueur.
Q : Pourquoi tous
ces attentats ?
R : Le but de ces attentats est de faire durer la crise et de la
rendre plus compliquée. Ils ne visent pas une personne en particulier mais
visent plutôt à augmenter la tension. Concernant l’assassinat de M. Pierre
Gemayel, une question s’impose : A quel point M. Gemayel était-il une
personne gênante ? En réalité, il ne gênait en rien. Cet attentat avait
pour but de faire durer la crise.
Q : A votre avis, pourquoi
M. Geagea se sent-il aussi fort et rassuré… ?
R : Il y a une seule explication : il se tient du côté de la
partie qui exécute ces attentats.
Q : Joumblatt
accuse le Hezbollah…
R : Qu’il présente donc ses preuves ! Il oublie qu’il est
un expert en la matière. Il ne fait nul doute pour tout le monde que le
Hezbollah n’a rien à voir avec tous ces attentats. Ces derniers versent
tous dans l’intérêt de leurs détracteurs.
Q : Vos propos se
basent-ils sur des informations ou des analyses ?
R : Les deux à la fois.
Q : Si ces
attentats avaient eu lieu en France, le coupable aurait-il été appréhendé ?
R : Oui.
Q : Pourquoi pas au
Liban alors ?
R : Parce qu’au Liban, on ne cherche pas bien. Je voudrais dire à
ce sujet que trouver les meurtriers de M. Rafic Hariri est désormais
impossible.
Q : Pourquoi ?
R : Parce qu’il est trop tard. Ne voyez vous pas qu’après trois
ou quatre ans il est un peu tard pour rassembler des preuves ?
Techniquement, les preuves auraient dû être rassemblées immédiatement,
c’est-à-dire dans les jours et les heures qui ont suivi l’attentat.
Q : Ils
disent posséder des preuves ?
R : Qu’ils les dévoilent au grand jour alors. Pourquoi ne
proclament-ils pas leurs preuves ?
Q : Ils
disent réserver leurs preuves pour le tribunal international…
R : Pensez-vous qu’il soit possible de cacher des preuves de cette
envergure pendant tout ce temps, notamment avec l’existence d’un énorme
système de communication et d’information à travers le monde ?
Q : Ils accusent les
quatre généraux…
R : Ils n’ont aucune preuve. Ce ne sont que des accusations et des
spéculations.
Q : Ils disent que
les tensions entre M. Hariri et M. Lahoud, proche de la Syrie, ont mené à
l’assassinat de M. Hariri.
R : Lahoud est un homme honnête qui a tenté de sauver ce qu’il
pouvait. Je pense que l’avenir lui rendra une meilleure justice. Cet homme
s’est heurté contre les géants des affaires et de l’argent et a tenté
d’empêcher qu’ils dominent le Liban. Il a fait ce qu’il pouvait.
Q : Comment évaluez-vous
l’entente entre le Hezbollah et le Courant patriotique libre ?
R : Il faudrait tout d’abord noter la modération et le grand calme
qui caractérisent la personnalité de Hassan Nasrallah. C’est une personne
extrêmement intelligente. Le général Michel Aoun, à travers cette
entente, a œuvré à épargner au pays le danger d’une nouvelle guerre
civile. Il a également sérieusement tenté de préserver la présence
des chrétiens au Liban à travers cette entente. Le Hezbollah est un appui
solide qui conforte les chrétiens dans l’importance de leur rôle au Liban et
au Moyen-Orient.
Q : Vous voulez
dire par là que M. Aoun œuvre à sauver la présence des chrétiens à travers
cette entente ?
R : Si j’étais chrétien libanais, j’aurais conclu une alliance
avec Michel Aoun et j’aurais appuyé sa politique. Pensez-vous que les chrétiens
au Liban, qui sont également minoritaires dans le monde arabe, peuvent survivre
à l’ombre du salafisme ? Le Hezbollah est un groupe modéré.
Toute personne qui suit les questions arabes et libanaises le sait pertinemment.
Q : La présence
des chrétiens au Liban est-elle menacée ?
R : Les chrétiens ont un rôle à jouer sur les plans libanais et
arabe. Ils font partie de cette région. Je répète que l’entente
Aoun-Nasrallah est dans l’intérêt des chrétiens et de la présence chrétienne,
sachant que l’on peut retracer cette dernière depuis les temps anciens dans
la région.
Q : Comment évaluez-vous
la politique française au Liban ?
R : Je l’estime pathétique depuis la fin du mandat du Président
Chirac qui a confondu ses intérêts personnels et ceux de la France. Avec le
Président Sarkozy, les choses ne sont plus aussi personnelles qu’à
l’époque du Président Chirac. Mais M. Sarkozy n’est pas Charles
de Gaulle et il est proche des Américains. Quant au Ministre des
Affaires Etrangères, Bernard Kouchner, il a des principes en vertu desquels
il agit. Dans le dossier libanais et dans la question iranienne, il agit
souvent en partant de ses sentiments en tant que juif. Ne figurait-il pas
parmi les rares personnes qui ont appuyé l’invasion de l’Iraq ?
Q : Vous parlez du
Hezbollah comme étant un exemple de modération au Liban, pourtant la presse
française affirme tout le contraire ?
R : C’est vrai. C’est une honte de montrer les choses sous ce
jour. Les médias tentent de nous faire croire que le Liban est divisé en
deux parties : les démocrates, qui sont l’équipe au pouvoir, et les
pro-syriens représentés par l’opposition. Je voudrais poser la question
suivante : Sur quoi vous basez-vous pour déclarer que la partie au pouvoir
au Liban est plus démocratique que les autres ? En ce qui concerne la
Syrie, l’ironie est de constater que la majorité des gens au pouvoir au
Liban ont longtemps mangé à la table des Syriens et aujourd’hui ils accusent
Aoun d’être affilié à la Syrie. Qui donc a forcé Michel Aoun à
quitter le Liban pour la France ?
Le Hezbollah de 2008 n’est pas le Hezbollah de 1985. C’est un
mouvement de résistance contre l’envahisseur et Hassan Nasrallah est au
Liban ce que Charles de Gaulle est pour la France.
Q : Vous avez parlé
d’une altération des faits dans les médias français ? Pourquoi une
telle falsification ?
R : L’image des chiites est mutilée dans les médias français.
Cela est dû au lobby médiatique. De plus, les chiites n’en font pas assez
dans les médias. Ils devraient faire de plus fréquentes apparitions sur les médias
français et ne pas permettre à d’autres de salir ainsi leur image. Je
suis choqué par le nombre de mensonges que certains Libanais disséminent en
France à travers les médias à propos des chiites.
Q : Votre dernier
livre est récemment paru à propos du « nucléaire iranien ».
Avez-vous d’autres parutions en cours ?
R : « Nucléaire iranien : une hypocrisie internationale »,
récemment paru, contient des informations irréfutables sur la duplicité américaine
depuis l’époque du Shah. Je suis actuellement en train de rédiger un livre
sur les otages français au Liban sous le titre : « Les otages du
mensonge ». J’y raconte les manœuvres de Chirac qui a exploité
ce dossier dans son conflit intérieur pour le pouvoir contre Mitterrand. J’ai
vécu tous les détails de cette affaire à travers mon poste sécuritaire à
l’époque. Je pense également rédiger un livre sur le chiisme.
Q :
Projetez-vous de vous rendre au Liban bientôt ?
R : Je me rends souvent au Liban. J’aimerais bien
rencontrer Hassan Nasrallah. C’est une personnalité religieuse digne de
respect. (MC)
P.S : Nidal Hamadé, journaliste, est le correspondant
à Paris de la chaîne (du Hezbollah) Al Manar et de l’hebdomadaire du Parti,
Al Ahad Al Intiqad. (FA)