La Révolution dans les affaires militaires et la
"course aux capacités"
par Saïda Bédar
Article paru dans Disarmament Forum de l'UNIDIR, 4ème trimestre
2001
Le concept américain de Révolution dans les affaires militaires (Revolution
in Military Affairs, RMA) a émergé dans un contexte stratégique marqué
par une double révolution, celle de l'information et celle de la globalisation.
Les Etats-Unis doivent réajuster leur stratégie à un nouvel environnement où
la dualité système américain/système monde se complexifie et implique une
relation plus intime entre le maintien de l'hégémonie et la préservation des
équilibres internes. Dès lors la RMA sort du débat strictement
techno-militaire pour être pensée à la lumière des grands bouleversements
sociaux que créent la double révolution. Les acteurs stratégiques se
multiplient autant comme relais de la praxis hégémonique (des Etats-Unis et du
système-monde) que comme menaces ou risques systémiques. Ainsi, les firmes
transnationales, les ONG et les médias peuvent être utilisés dans la
projection de puissance, alors que les acteurs "délinquants"
(mafieux, terroristes, proliférateurs, nettoyeurs ethniques, etc.) constituent
des menaces "asymétriques".
I - La RMA comme l'intégration informationnelle des moyens de la guerre
La Révolution de l'information et la globalisation remettent en cause deux
paradigmes essentiels sur lesquels reposaient la sécurité des Etats moderne
ainsi que la pensée et la praxis stratégiques : il s'agit de la
sanctuarisation nationale et du panoptisme, compris comme l'exercice du pouvoir
spatialement organisé pour assurer le contrôle par la surveillance. En effet,
alors que la transnationalisation et l'interconnexion (des acteurs, des vulnérabilités,
des risques et conflits) rend vaine la sanctuarisation nationale, le panoptisme
a peu d'emprise sur la virtualité et l'ubiquité du cyberespace, l'invisibilité
des nouveaux moyens de camouflage et de déception ou encore la difficile
discrimination des adversaires dans les "zones grises" (civil ou
militaire?, guerrier ou criminel? combattant ou non combattant ? groupe
politiques ou mafias ?...).
Dès lors l'approche stratégique de la fixité spatio-temporelle du contrôle de la violence est relayée par une approche de la fluidité, de l'ubiquité voire de la virtualité spatio-temporelle. La domination totale et unilatérale (la "dominance") du domaine de l'information devient un enjeu essentiel du maintien de l'hégémonie. L'<<infodominance>> devient un métaparadigme stratégique qui consacre le "temps réel" comme l'annulation de la profondeur stratégique spatiale de l'adversaire (l'<<asynchronie>>) qui induit la supériorité décisionnelle. A un niveau stratégique global - militaire, géopolitique et géoéconomique - l'infodominance permet le contrôle systémique du shaping the world1 . A un niveau militaire, la dominance informationnelle permet la RMA, à savoir l'intégration des opérateurs de la bataille et la rapidité dans la prise de décision et l'exécution des opérations, mais aussi l'intégration tous azimuts interarmes, interagences, interalliés, la civilianisation2, la synergie industrialo-militaire, en somme l'intégration du "système des systèmes"3. La RMA englobe trois niveaux :
- 1) le technologique : intégration des nouvelles technologies de l'information dans les systèmes d'armes existants et intégration du C4ISR (commandement, contrôle, communications, computer et renseignement, surveillance, reconnaissance) ;
- 2) le doctrinal et l'opérationnel : la technologie doit être expérimentée pour donner lieu à de nouvelles formes de combat ;
- 3) l'organisationnel : il n'y a pas de RMA possible sans changement institutionnel profond (intégration interarmes, révolution entrepreneuriale de la gestion du Pentagone, intégration civilo-militaire).
C'est l'effet synergique de ces trois niveaux qui créera la RMA, d'ici l'horizon 2025 selon les prévisions du Pentagone. La révolution militaire consiste en ce que l'apport des technologies de l'information permet la mise en réseau et d'intégration de tous les systèmes (armes, senseurs, commandement et contrôle, et au-delà le système des systèmes). On parle également de révolution dans le combat, revolution in warfare, dans la mesure où l'intégration informationnelle implique un changement d'équilibre entre l'attaque et la défense, le feu et la manoeuvre, l'espace et le temps. En effet dans la logique RMA celui qui possède la supériorité informationnelle a un avantage à l'attaque, grâce à l'intégration en réseaux sensor-to-shooter (du senseur au combattant) il peut disperser ses forces agiles et légères tout en concentrant les feux sur les cibles ennemies sensibles (centres de gravité), de même il peut agir plus rapidement que l'adversaire et lui dénier ainsi toute initiative sur le champ de bataille. L'intégration informationnelle de type RMA devrait permettre l'ubiquité, la situational awareness (la "connaissance situationnelle") sur le champ de bataille, la vitesse, la synchronisation nécessaires à la neutralisation rapide des crises et conflits nommée "préclusion". La préclusion, rendue possible par la numérisation des forces armées et l'organisation du combat en réseaux informationnels (network centric warfare) synergiques et intégrés, s'élabore autour du paramètre de la compression du temps.
La transformation pour le futur selon le modèle RMA doit faire face à des obstacles organisationnels (réticences des armées à la réforme radicale, faiblesse de l'intégration interarmées), politiques (enjeux économiques locaux et électoraux) et industriels (intérêts à sauvegarder la production de masse des systèmes traditionnels)4. Elle doit surtout être repensée dans le contexte de la globalisation et rompre avec le schéma conflictuel interétatique issu de la guerre froide5.
II - La globalisation, l'asymétrie et la prolifération des capacités sécuritaires.
1 - La RMA à l'épreuve des <<zones grises>> de la
globalisation.
La globalisation éclate le champ stratégique hors du cadre interétatique.
Elle n'est pas un simple fait géoéconomique - mondialisation de l'économie
libérale - c'est un bouleversement social induit par l'extension du système
capitaliste à de plus en plus de sphères sociales par la marchandisation
croissante des services, de la science et de la culture, et d'autre part le développement
de centres de pouvoir sociospatiaux non-étatiques et non-territoriaux, émancipés
de la tutelle des juridictions politiques différenciées.
La globalisation, en créant ou aggravant les conflits des "zones grises" (effacement des frontières systémiques entre le public et le privé, l'interne et l'externe, le civil et le militaire, la guerre et le crime, etc.), a affaibli les Etats les plus démunis ainsi que les systèmes de sécurité collective. La prédation mafieuse, la corruption massive, la décomposition sociale de certains États, et l'extension de la précarité et de la pauvreté sont désormais le terreau des conflits non plus seulement contenus à la périphérie mais transnationalisés et globalisés. La globalisation alliée à la diffusion des technologies de l'information donnent aux adversaires systémiques (des intérêts américains et/ou du système-monde) des capacités asymétriques pour contrecarrer la supériorité technologique de type RMA. Comme l'a exprimé Steven Metz, un des fondateurs du concept américain de la RMA, les stratèges du Pentagone se sont rendu compte que : "dans la mesure où la distribution globale du pouvoir était asymétrique, il s'en suivait que les stratégies asymétriques seraient l'évolution logique"6.
2 - Le paradigme de l'asymétrie restructure la RMA.
L'émergence du paradigme de l'asymétrie dans le débat stratégique américain
est due au constat de l'existence des possibilités, techniques, doctrinales et
éthico-politiques, de contourner voire d'annuler les effets de puissance de la
RMA. En effet, la dissémination des technologies (notamment C3D2 Cover,
Concealment, Camouflage, Denial and Deception7, nucléaire,
chimique et biologique NBC, informationnelles) permet les stratégies asymétriques
de déni d'accès (access-denial) et de contournement.
L'asymétrie n'est pas un concept spécifiquement américain, c'est un référent social qui permet l'évaluation des rapports de forces sociaux, y compris militaires. En terme de lutte sociale, on peut établir que la dissymétrie et l'asymétrie constituent deux moments des rapports de force. La dissymétrie est le moment de la domination, du maintien de l'inégalité dominé/dominant par la coercition. L'asymétrie est le moment de l'hégémonie, du maintien de l'inégalité dominé/dominant par le consensus social où le dominé est amené à limiter sa lutte à sa survie, sa reproduction, et l'amélioration de son statut (syndicalisme, participation politique et citoyenne,etc.). Si le dominé se met à lutter pour le pouvoir, et non plus pour sa survie/amélioration, c'est la révolution. Le dominé brise le consensus et recourt à ses avantages comparatifs par rapport aux élites dominantes et à l'appareil d'Etat qu'elles contrôlent : le nombre et l'extension sociospatiale (les maquis, la guérilla urbaine, etc.), le global reach transnational et transjuridictionnel idéologique, ethnique/culturel ou religieux. Le contrôle social de l'asymétrie, l'évitement de son renversement insurrectionnel, est donc primordial au maintien de l'hégémonie.
Dans le domaine de la stratégie militaire, dissymétrie et asymétrie renvoient à deux des trois niveaux des rapports de forces militaires : la symétrie est le combat à armes égales, la dissymétrie est le recours à la supériorité quantitative et/ou qualitative, et l'asymétrie est la recherche de l'avantage en exploitant les faiblesses et vulnérabilités de l'adversaire tout en évitant ses points forts. L'asymétrie peut être des effets tactiques innovants ayant des effets stratégiques décisifs (cf la blietzkrieg), l'exploitation de l'environnement géophysique et social à son avantage (cf la stratégie de dissémination, repli et terre brûlée du général Koutouzov face à la stratégie de massification de Bonaparte), ou encore l'évitement du combat, notamment par la menace du recours à des armes de destruction massive (cf dissuasion nucléaire ). A un niveau politico-militaire l'asymétrie dépasse le militaire pour englober l'idéologique, le politico-éthique et le culturel, comme dans les guerres de libération nationale, les guérillas, et tous conflits caractérisés par la protraction et la participation populaire élargie. C'est le syndrome de la guerre non gagnable, unwinnable war (une armée face à la mobilisation de toute les ressources humaines d'une société, chaque segment social organisant son action en fonction de l'effort commun). Les Etats-Unis ont une expérience du niveau politico-militaire de l'asymétrie insurrectionnelle, des "petites guerres" proto-coloniales aux opérations de paix actuelles en passant par le Vietnam, qui leur a permis de codifier une doctrine (du conflit de basse intensité, low intensity conflict, ou des opérations autres que la guerre, operations other than war) qui elle même devient un paramètre central de la stratégie anti-asymétrique du contrôle social global, à la périphérie comme au centre.
Les menaces asymétriques contre les Etats-Unis le plus couramment citées dans les discours officiels sont : le terrorisme, la guerre de l'information (spatialo-cyber), le crime organisé transnationalisé, la prolifération NBC et balistique, le C3D2, et la dissémination technologique. L'émergence de l'asymétrie dans le champ stratégique américain a abouti au tout capacitaire et à la multiplication des scénarios selon tous les futurs possibles, de l'Armageddon nucléaire au "Pearl Harbor" spatialo-cybernétique en passant par la subversion criminalo-terroriste. Cette multiplication des menaces virtuelles et le risque de la "surprise stratégique" contraindraient les Etats-Unis à adopter la posture stratégique d'un Etat vulnérable. La puissance repose désormais autant sur les capacités de projection rapide et de coercition que sur les capacités de renseignement et de protection. La dissuasion par la menace d'anéantissement par l'arme nucléaire est remplacée par une dissuasion capacitaire multidimensionnelle - nucléaro-conventionnelle, offensive-défensive, informationnelle - qui ne peut mener qu'à une inflation des moyens et une nouvelle logique de la course aux armements.
III - L'option RMA anti-asymétrie mène à la "course aux capacités".
1 - Les nouvelles capacités nucléaires, antimissiles, et spatiales
permettent la dominance stratégique.
Dans un premier temps la révision de la doctrine stratégique de dissuasion
nucléaire a mené à une revue de la posture nucléaire (Nuclear Posture
Review, NPR), en 1993-1994, qui préconisait la sortie de la Mutual
Assured Destruction (MAD) au profit d'une Mutual Assured Safety (MAS)
avec la Russie. Il s'agissait notamment de la réduction des armements, du
maintien de la sécurité des infrastructures et systèmes russes, et des
mesures d'assistance qui préviennent la radicalisation du régime en Russie (hedge
against the reversal of reform8). La réduction des forces dans
le cadre de START II devait conduire à la réduction de 18 à 14 sous-marins équipés
de Trident et au maintien des 500 ICBM Minuteman. En 2003 il ne devait rester
que 3500 armes stratégiques nucléaires.
Cette révision de la posture nucléaire a mené à l'énoncé d'une doctrine stratégique qui maintenait le principe de l'utilisation des forces nucléaires à des fins de dissuasion d'une attaque nucléaire ou conventionnelle majeure par un Etat nucléaire :
"Nous garderons assez de forces nucléaires pour dissuader l'action contre nos intérêts vitaux par des dirigeants hostiles qui ont accès à des forces nucléaires stratégiques, et pour le convaincre que la recherche d'un avantage nucléaire serait futile9."
La doctrine comprenait le volet de la réduction des armes nucléaires (armes stratégiques réduites de 59% entre 1988 et 1995 et de 79% d'ici 2003, les armes tactiques de 90% entre 1988 et 1995, les bombardiers sont "hors d'alerte", les ICBM et SLBM "déciblés")10, et le volet de la contre prolifération des armes de destruction massive (Counterproliferation Initiative, CPI) fondé sur des "réponses" conventionnelles à la menace ou l'usage de telles armes. La Directive présidentielle de novembre 1997, PDD/NSC 60 Nuclear Weapons Employment Policy Guidance, reprend les termes de la NPR et entérine le niveau de forces prévues par les accords START III, de 2000 à 2500 armes stratégiques11.
Or, à partir de 2000 la position traditionnelle du recours au nucléaire contre les Etats nucléaires et le choix du conventionnel pour répondre à la menace et l'utilisation des armes de destruction massive est remise en cause12. Stratégiquement le nucléaire devient un moyen de lutte contre les instruments asymétriques d'access denial telles les armes de destruction massive qui peuvent empêcher la projection de forces. L'émergence du facteur asymétrique, limitant les possibilités de l'attaque stratégique décisive, renvoie les Américains à l'option capacitaire totale : tous les moyens de l'Etat (intégration bureaucratique, interagences, civilo-militaire, public-privé) et de la Nation (promotion du rôle de la société civile dans la prévention et résolution des conflits) ; les moyens et actions défensifs et offensifs, voire préemptifs militaires. Désormais la doctrine officielle établit que la dissuasion inclut "les actions diplomatiques, économiques, informationnelles et militaires"13. Les options militaires de dissuasion sont la capacité de déploiement et d'emploi rapide des forces, le déploiement en cas de crise, et l'emploi limité et démonstratif de la force pour "dissuader l'aventurisme"14. L'arme nucléaire vise à dissuader une attaque nucléaire, chimique ou biologique mais également à "se prémunir d'une défaite des forces conventionnelles américaines dans la défense d'intérêts vitaux"15. La dissuasion s'étend à l'ensemble du spectre des conflits mais également du champ d'action sociale. Elle devient "grise".
Face à l'asymétrie les Etats-Unis veulent maintenir un seuil nucléaire quantitatif et qualitatif. Du point de vue quantitatif 2000 têtes semble être le chiffre "magique", 1000 pourrait inciter la France et la Chine et à terme les Etats du seuil et d'en dessous (rogue) à atteindre le "niveau des Grands". Par ailleurs il faut pouvoir assurer le ciblage qui n'est plus Russia-centred. Qualitativement, la non ratification du CTBT se justifie par la nécessité de lutter contre les moyens de C3D2 par la précision, la perforation, et la miniaturisation. Dans son discours à la National Defense University sur la défense antimissile, en mai dernier, le Président Bush a annoncé :
"Nous pouvons changer et nous changerons la taille, la composition et le caractère de nos armes nucléaires de façon à refléter la réalité post-guerre froide. Je m'engage à atteindre une dissuasion crédible avec le nombre d'armes nucléaires le plus restreint compatible avec nos besoins de sécurité nationale, y compris nos obligations envers nos alliés."16
L'antimissile est également considéré comme un moyen de contreprolifération et de protection mais aussi un moyen de lutte contre l'acces denial sur terre, sur mer (et sur le littoral), et potentiellement dans l'espace. En effet, NMD est également un programme spatial. Les incertitudes et les non-dits qui l'entourent laissent ouverte la possibilité d'une expansion du système vers un schéma "guerre des étoiles". D'ores et déjà des programmes de véhicules orbitaux et de systèmes d'armes spatiaux antimissile et antisatellite font l'objet de recherche et développement. La US Air Force prévoit les premiers essais du système d'armes lasers basés dans l'espace (Space Based Laser, SBL) entre 2006 et 2012 (au sol puis dans l'espace)17. Les capacités antisatellite des systèmes antimissile font de NMD un programme de spacepower et d'infodominance.
2 - La multiplication des capacités conventionnelles comme garantie du
"libre accès" des forces expéditionnaires.
Dans le domaine conventionnel la RMA implique l'expérimentation, le développement
et à terme la production de nouvelles générations de systèmes d'armes fondés
sur les technologies de l'information mais aussi la nanotechnologie et la
biotechnologie. Dans une phase de transition il s'agit de maintenir les
plates-formes traditionnelles (porte-avions, avion de combat avec pilote, char)
et les niveaux de forces qui vont avec (12 porte-avions, 20 escadres aériennes,
10 divisions) tout en expérimentant et développant les systèmes du futur. Or
pour des raisons budgétaires et organisationnelles le maintien des deux options
(RMA vs legacy forces) représente une gageure pour l'Administration
Bush. Le débat organisationnel semble tellement vif18, qu'on peut
supposer qu'à terme la solution consistera à une augmentation considérable du
budget de la défense.
D'ores et déjà l'administration Bush s'achemine vers un programme de développement des capacités assez ambitieux. La prochaine revue stratégique quadriennale Quadrennial Defense Review, présentée dans ses grandes lignes par le Secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, entérinera le principe de la montée en puissance capacitaire comme un moyen de dissuader tout adversaire potentiel de développer des capacités sophistiquées et de déni d'accès. La "shoping-list" des capacités à développer est plutôt longue - ce que Rumsfeld nommethe portfolios of capabilities :
- les capacités humaines, smart weapons require smart soldiers ;
- l'expérimentation, y compris d'unités militaires innovantes ;
- le renseignement pour détecter les intentions, les capacités et les attaques
imminentes ;
- les capacités spatiales, de renseignement et observation, et de contrôle et
protection des systèmes spatiaux ;
- la défense antimissile ;
- les opérations informationnelles ;
- la gestion pré-conflictuelle pour éviter le conflit et influer sur les choix
des décideurs ;
- l'attaque de précision discriminante ;
- des forces interarmes rapidement déployables (Rapid Deployable Standing Joint
Forces) pour prévenir notamment le déni d'accès ;
- les systèmes sans pilotes, y compris les senseurs et véhicules robotiques
terre, air, mer et spatiaux ;
- les systèmes de commandement, contrôle, communications et de gestion
informationnelle ;
- la mobilité stratégique pour la projection rapide ;
- une base de recherche et développement pour assurer la supériorité et se
garantir des "surprises potentielles" (effets Pearl Harbor) ;
- une infrastructure et une logistique modernisées.
La dissuasion par la démonstration de force capacitaire tous azimuts sans échelle
politique de la manipulation des risques de guerre (dissuasion vs
deterrence ), s'inscrit dans l'évolution de la pensée stratégique américaine
du cadre de la bipolarité (altérité du compétiteur pair, cadre de la sécurité
collective et du système des alliances), à celui de la dominance unilatérale.
La fin de la guerre froide et la globalisation créent les conditions d'un
ajustement stratégique de la dualité système américain/système monde qui
garantit le maintien de l'hégémonie par le développement de capacités supérieures
(techno-militaro-économiques) mais aussi par la dissémination des normes américaines
(shaping the world).
3 - L'arms control conventionnel soumis aux impératifs de l'expéditionnaire
L'adaptation du Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe (CFE)
en novembre 1999 a été symptomatique de la tendance américaine à privilégier
la préservation des capacités de projection rapide au détriment de la
confidence building. Dans un contexte post-guerre du Kosovo (et de guerre en
Tchétchénie), la négociation finale a abouti à une réduction des systèmes
d'armes traditionnels (11 000 chars, pièces d'artillerie et avions de combat
devant être démantelés) mais au maintien des niveaux illimités de déploiement
par l'OTAN sur le territoire de ses nouveaux membres des hélicoptères
d'attaque et des avions de combat, à des fins de "flexibilité opérationnelle
dans les déploiements temporaires".
La réduction des armes conventionnelles en Europe relève d'un enjeu stratégique et géopolitique tout aussi important que du temps de l'affrontement bipolaire. En effet, les négociations ont révélé une opposition entre les Etats-Unis et ses alliés européens, les premiers étant en faveur d'un niveau de déploiement temporaire de deux divisions insistant sur le fait qu'un tel déploiement pourrait intervenir sans mandat de l'ONU ou de l'OSCE afin d'assurer les effets de rapidité nécessaire à la prévention et la dissuasion. Les Européens ont avancé l'argument que ce niveau était trop élevé et potentiellement déstabilisant, et que toute action de l'OTAN de sécurité collective ou de maintien de la paix nécessitait un mandat de l'ONU ou de l'OSCE. Par ailleurs les Européens ne redoutaient pas seulement l'unilatéralisme américain, mais également que la notion de flexibilité opérationnelle puisse encourager les Russes à intervenir librement, et violemment, dans leur zone périphérique, notamment dans le Caucase du Nord. Les Européens se sont finalement alignés sur la position américaine, d'une part parce que les Américains ont d'abord négocié en bilatéral avec la Russie pour ensuite imposé une décision "fait accompli", et d'autre part parce que les accords tendaient à mieux intégrer les nouveaux membres dans le schéma de la sécurité collective transatlantique.
On voit comment le nouveau processus de contrôle des armements devient pour les Etats-Unis un moyen de diffusion de leurs normes et d'assise de leur puissance militaire et géopolitique. L'arms control participe, allié au critère de l'interopérabilité (notamment la Defense Capabilities Initiative)19, à la codification des niveaux et des types de forces suffisants pour la pratique expéditionnaire US/OTAN, mais également du cadre politique de cette pratique. En effet, la flexibilité opérationnelle devient la justification du non recours au mandat ONU ou OSCE, la temporalité courte de l'intervention de type RMA warfare s'oppose inévitablement à la temporalité longue de la négociation politique.
CONCLUSION
La RMA comme figure du nouveau combat moderne et reflet de la puissance unilatérale
- la dominance - américaine implique une logique capacitaire qui mène au
surarmement. La course aux armements ne se fait plus dans le contexte de la
bipolarité de l'équilibre des forces qui impliquait l'existence "modératrice"
de la contremesure possible du compétiteur pair. La nouvelle course capacitaire
se fait selon le schéma de tous les scénarios possibles et tous les futurs
possibles et rejette les options classiques de l'arms control et du
confidence building au nom de l'irrationalité et/ou l'asymétrie des
adversaires potentiels. Le nucléaire n'est plus domestiqué par une logique
politico-militaire de la dissuasion, il est inclut dans une doctrine de l'emploi
de la force (anti-access denial). La puissance conventionnelle (non nucléaire)
se développe en qualité par l'intégration informationnelle, la précision et
la discrimination mais aussi en nature et en quantité en investissant de
nouveaux espaces, l'espace orbital et le cyberespace.
La course en solitaire à la surpuissance capacitaire des Etats-Unis aura-t-elle des effets dissuasifs ou va-t-elle entraîner des courses localisées régionalement ou dans des "niches" technologiques. La deuxième tendance semble se dessiner, poussée par les logiques systémiques industrielles (nouveaux marchés de l'antimissile, de la weaponization de l'espace, de la sécurisation informationnelle) et géopolitiques (affrontements interétatiques en Asie et au Moyen Orient).
NOTES
1 - Shaping the world est depuis 1997 la terminologie officielle qui désigne
la stratégie US post-guerre froide. Il s'agit de "façonner" le monde
par l'harmonisation des pratiques et des normes internationales sur le modèle
américain - des standards, des réseaux économiques et informationnels, des
systèmes militaires - et de la diffusion conséquente des vulnérabilités du
système américain à l'ensemble du système mondial
2 - Globalement la civilianisation renvoie 1)à la Revolution in Business Affairs - la réforme de type entrepreneuriale de la gestion du Pentagone par le recours aux acteurs et modèles privés, et 2) à l'intégration civilo-militaire qui évite la duplication des systèmes infrastructures et réseaux.
3 - Le "système des systèmes" renvoie à l'intégration des systèmes de C4ISR (commandement, contrôle, communications, computer et renseignement, surveillance, reconnaissance) et des sous-systèmes qui conditionnent leur fonctionnement : armements -R&D, production, acquisition- mais aussi structures de forces, logistique, infrastructures et facteurs humains, i.e. la doctrine, la culture stratégique, voire les systèmes politico-juridiques.
4 - Pour une analyse plus détaillée des obstacles institutionnels et industriels à la RMA cf Saïda Bédar "La réforme stratégique américaine: vers une Révolution militaire ?, in Saïda Bédar, Maurice Ronai, Défis asymétriques et projection de puissance, Cahier d'études stratégiques 25, CIRPES, 1999.
5 - Pour une analyse détaillée du débat RMA/globalisation, cf Saïda Bédar "La globalisation comme paradigme de la stratégie américaine", in Saïda Bédar (dir.), La globalisation : <<nouvelle frontière>> du leadership américain ?, Cahier d'études stratégique N° 28, CIRPES, octobre 2000.
6 - Steven Metz and Douglas V. Johnson II, Asymmetry and US Military Strategy: Definition, Background, and Strategic Concepts, US Army War College Strategic Institute, Janvier 2001, p. 2
7 - Le C3D2 renvoie aux moyens de dissimulation d'activités, de facilités et de capacités : cela peut être les leurres, la construction souterraine, mais aussi le satellite d'alerte, le recours à la fibre optique ou au cryptage.
8 - US Adopting New Nuclear Weapons Policy, USIA,
www.fas.org/news/usa/1994/77054321-77059383.htm
9 - 1995 Annual Defense Report to the President and Congress, 31 January
1995.
10 - ibidem
11 - cf le résumé de la PDD/NSC 60 classifiée sur
www.fas.org/irp/offdocs/pdd60.htm
12 - Dans le rapport annuel du Pentagone au Congrès et au Président de janvier
2000 il est énoncé : "En conséquence, les Etats-Unis doivent maintenir
des forces nucléaires stratégiques survivables d'une quantité et d'une
diversité suffisantes - ainsi que le déploiement d'armes nucléaires de théâtre
dans la zone OTAN et la possibilité de déployer des missiles de croisière à
bord de sous-marins - pour dissuader les dirigeants potentiellement hostiles qui
ont un accès aux armes nucléaires". Le rapport de janvier 2001 répète
le même paragraphe en changeant la fin "... qui ont un accès aux armes de
destruction massive". William S. Cohen, Secretary of Defense, Annual
Report to the President andCongress, janvier 2000, p. 69 , William S. Cohen,
Secretary of Defense, Annual Report to the President andCongress,,
janvier 2001, p. 89.
13 - William S. Cohen, Secretary of Defense, Annual Report to the
President andCongress,, janvier 2001, p. 8.
14 - Idem.
15 - Ibidem, p 21.
16 - Remarks by the President to the Students and Faculty at National Defense
University, Washington D.C., May 1, 2001.
17 - Christian Lardier, "La guerre des étoiles est relancée", Air
et Cosmos, N°1795, 11 Mai 2001.
18 - cf Thomas E. Ricks, "Review Fractures Pentagon", Washington
Post, 13 July 2001.
19 - La DCI est un projet de standardisation et de multinationalisation
transatlantique selon le modèle RMA qui implique une refonte des forces européennes
en terme de mobilité, de déployabilité, de manoeuvre et de frappe de précision.
A terme, il s'agit d'intégrer l'ensemble des capacités transatlantiques (système
de systèmes): armements (R&D, production, acquisition), structures de
forces, systèmes de communication et information, logistique, infrastructures
et facteurs humains (doctrine, culture stratégique, normes
politico-juridiques). ![]()
Dernières publications :
Saïda Bédar (sous la direction), Globalisation : nouvelle frontière du
leadership américain?, Le débat stratégique américain 1999-2000, Cahier
d'études stratégiques 28, CIRPES, Paris, 2000.
Saïda Bédar, "La stratégie américaine entre libéralisme globalisé et militarisation", in Les Etats-Unis s'en vont-ils en guerre ?, GRIP, éditions complexe, Bruxelles, 2000.
Saïda Bédar, L'asymétrie de l'Intifada à NMD, Le Débat stratégique,
CIRPES, N° 53, Novembre 2000.
Saïda Bédar, La dominance informationnelle comme paradigme central de la
stratégie américaine, séminaire ADEST, décembre 2000, http://www.upmf-grenoble.fr/adest/seminaires/index.html