Chypre
à l'heure européenne
Par Elie HATEM
Ministre plénipotentiaire de l'Etat d'Anjouan
Avocat à la Cour
Professeur
de sciences politiques
à la Faculté de droit,
d’économie
et de gestion - Paris
Auteur de « La question chypriote : Approche et perspectives juridiques » - éd.
Septentrion, Lille, 1999
A l’heure où les négociations sur l’adhésion
de Chypre à l’Union européenne avancent,il n’est pas inintéressant de
rappeler la nature et les enjeux du problème chypriote qui perdure depuis 1963,
soit trois ans après la création de la République chypriote.
En effet, lors de sa récente visite officielle à Chypre, en sa qualité de député
européen, appartenant au groupe « Union pour l’Europe des Nations »
et membre de la commission des affaires étrangères du Parlement européen,
Monsieur Jean-Charles Marchiani a révélé aux autorités chypriotes que
l’adhésion définitive de leur pays à l’Union est devenue quasi-acquise,
Chypre étant placée en second rang parmi les Etats candidats. Et pourtant,
l’île demeure jusqu’à la rédaction de ces lignes divisée en deux
parties, depuis 1974.
Troisième grande île de la Méditerranée, Chypre fit l’objet, depuis l’Antiquité,
de maintes occupations : mycénienne, assyrienne, ptolémienne, romaine,
byzantine, arabe, franque et vénitienne jusqu’à son passage aux mains des
Ottomans au XVIème siècle. Ces derniers chassèrent du pays les Catholiques et
renforcèrent la position des Orthodoxes en conférant à leur Archevêque autocéphal
le titre d’ « ethnarque » (chef d’ethnie, compte tenu de la
nature du gouvernement des ethnies –les « millets »- par l’Empire
Ottoman). Ils y implantèrent des Turcs venus de l’Asie mineure qui s’ajoutèrent
aux familles des soldats turcs. Une grande partie des Catholiques et des
Maronites (Catholiques orientaux) se convertirent aussi à l’Islam pour fuir
la persécution orthodoxe. On assista alors à l’apparition des « Linonpambakis »,
une nouvelle communauté de chrétiens qui adoptaient des noms musulmans ou
turcs mais qui pratiquaient en cachette leur foi chrétienne et se faisaient
baptiser. Avec le temps, cette communauté a fusionné avec les Turcs.
Lors de la passation de Chypre aux Britanniques, à la fin du XIXème siècle,
ces derniers se sont employés à établir les institutions politiques de ce
pays, en se fondant sur sa composition bi-communautaire. La République
chypriote est alors proclamée, en 1960, avec à sa tête, Monseigneur Makarios
comme Président de la République et Monsieur Kutchuk comme Vice – Président,
le premier étant également Archevêque orthodoxe de l’île, le second
appartenant à la communauté turque chypriote. Trois ans plus tard, des heurts
opposeront les deux communautés entraînant une intervention des Nations Unies,
comme force d’interposition. Le gouvernement chypriote est boycotté par les
Turcs chypriotes mais demeure reconnu par la communauté internationale.
En 1974, à l’issue d’une tentative de coup d’Etat perpétrée à
l’encontre de Monseigneur Makarios par une organisation d’extrême droite liée
au régime des Colonels grecs, la Turquie met en application un traité annexé
à la constitution chypriote, lui permettant d’intervenir pour établir le statu
quo. Le coup d’Etat échoue et Monseigneur Makarios reprend le pouvoir
mais la Turquie refuse de quitter le territoire chypriote qui sera divisé en
deux parties : le nord, occupé par la Turquie et abritant les Turcs
chypriotes, le sud abritant les grecs chypriotes. La communauté internationale,
y compris les Nations Unies, condamne la présence turque dans le nord, la
considérant comme une occupation manu militari. En 1983, les Turcs
chypriotes proclament la création de la République Turque du Nord de Chypre
qui ne sera reconnue que par la Turquie. La communauté internationale ne
reconnaît que le gouvernement composé uniquement de Grecs chypriote, depuis
son boycott par les Turcs chypriotes en 1963.
Les négociations interchypriotes entamées depuis 1974 n’ont pas réussi à régler
cette question. Pourtant, le 12 février 1977, Monseigneur Makarios et Monsieur
Raouf Denktash se sont entendus sur un règlement fondé sur une forme fédérale
bi-communautaire de l’Etat. Ce cadre de solution a été mis en cause par la
proclamation de la RTNC, en 1983, et par la dernière attitude de Monsieur Raouf
Denktash qui prône une solution confédérale.
Les démarches internationales ont toujours échoué à trouver une issue à
cette crise. Durant la guerre froide, les Etats – Unis soutenaient ouvertement
les Turcs chypriotes et la Turquie, tout en maintenant un équilibre des forces
entre la Grèce et la Turquie, en évitant un conflit entre ces deux pays, tous
deux membres de l’OTAN.
A la fin de la guerre froide, les enjeux ne sont plus les mêmes mais pourtant
les Etats – Unis continuent à soutenir la Turquie qui constitue à leurs yeux
un facteur d’équilibre indispensable à la fois dans les Balkans et dans les
autres pays musulmans de l’ex-Union soviétique, qui faisaient autrefois
partie de l’Empire ottoman. Paradoxalement, les Américains maintiennent aussi
de bonnes relations avec la Grèce qu’ils considèrent comme un facteur
indispensable de déstabilisation mais aussi d’équilibre pour les Balkans, grâce
à son implication dans les conflits de cette région (en Albanie, en Bosnie, en
Macédoine, en Bulgarie…), où elle cherche une place de leadership sur ces
pays orthodoxes.
Nous assistons ainsi à une course américano-européenne relative à cette
question. Tandis que les Américains placent Chypre au Proche – Orient et
cherchent à trouver une solution à son problème en prenant en considération
les aspects stratégiques et géopolitiques résumés dans les développements
précédents, les Grecs chypriotes ont fait un grand pas au sein de l’Union
européenne et espèrent voir un règlement de leur différend au sein de cette
institution. C’est la raison pour laquelle la diplomatie grecque et grecque
– chypriote a multiplié ses efforts en vue de l’adhésion définitive de
Chypre à l’Union. Pour leur part, les Turcs chypriotes mettent en cause ce
processus d’adhésion en invoquant l’illégitimité du gouvernement
chypriote qui est le seul interlocuteur de l’Union, alors qu’il est boycotté
par eux depuis 1963. Dans une récente déclaration, Monsieur Raouf Denktash,
dirigeant de la communauté turque chypriote et Président de la RTNC, a menacé
de recourir à un processus d’intégration totale de la RTNC à la Turquie si
la voix de sa communauté ne se fait pas entendre, à l’instar de celle des
grecs chypriotes. Mais il semblerait, selon certaines sources, que la Turquie
qui envisage des négociations avec l’Union ait demandé à Monsieur Denktash
de faire preuve de modération, en particulier depuis la dernière déclaration
de Monsieur Jean – Charles Marchiani lors de son entretien avec Monsieur
Christophias, Président du Parlement chypriote et du Parti communiste chypriote
(AKEL). Monsieur Marchiani a mis en garde la Turquie contre une éventuelle
annexion de la RTNC « qui constitue un clausus belli entre la Turquie
et l’Union ». Toutes ces démarches ont conduit les deux dirigeants
des communautés chypriotes, Messieurs Glafcos Clerides et Raouf Denktash,
respectivement Président de la République chypriote (la seule reconnue
internationalement) et de la République Turque du Nord de Chypre (uniquement
reconnue par la Turquie), à se rencontrer cette semaine à Nicosie pour
reprendre les négociations et parvenir à un règlement définitif interne, au
profit de l’ensemble des chypriotes.
Ces négociations, bien qu’elles ne soient pas un préalable indispensable à
l’adhésion définitive de Chypre à l’Union qui est presque acquise de
toute évidence, calmeront les esprits de ceux qui craignent la transposition
d’un nouveau conflit au sein de l’Union, à l’instar de celui opposant
l’Irlande à la Grande – Bretagne. Les observateurs sont aujourd’hui
optimistes relativement à l’évolution de ce processus de règlement interne
dont le cadre interviendrait dans les prochains mois, en début d’été.
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Elie HATEM