Si M. Clinton n'a pas su ou voulu mettre le Pentagone au pas, on
assiste avec M. George W. Bush à un retour en force de l'Etat de sécurité
nationale. Contrairement à l'administration Clinton, ce sont maintenant des
guerriers et des stratèges civils et militaires qui occupent les postes décisifs.
MM. Dick Cheney, Colin Powell, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Richard
Armitage, James Kelly, I. Lewis Libby, John Negroponte(11), parmi d'autres, ont
tous eu des fonctions sécuritaires de premier plan dans la défense ou le
renseignement pendant la guerre froide et/ou au moment de la transition soviétique
et de la guerre contre l'Irak.
LE MONDE DIPLOMATIQUE | JUILLET 2001 | Pages 4 et 5
Sur le site de de defensa (décembre 2001)
Le think tank qui monte (le CSP de Frank Gaffney) et la prise du pouvoir par l'extrême-droite de la sécurité nationale à Washington
L'extrême-droite idéologique américaine de la
sécurité nationale (le super-hawks) s'installe au pouvoir. Dans un texte publié
le 17 décembre dans le Guardian,
le journaliste britannique Julian
Borger détaille depuis Washington
la récente remise au secrétaire à la défense Donald Rumsfeld de la récompense
annuelle (Keeper of the Flame)
décernée par le Center of Securité Policy (CSP) de Frank Gaffney. L'événement
a été signalé par Borger, à juste titre, comme la célébration par l'extrême-droite
idéologique de la sécurité nationale US de son installation aux principaux
leviers de commande du pouvoir dans ce domaine de la sécurité nationale, au
sein de l'administration GW Bush et essentiellement depuis l'attaque du 11
septembre.
Le CSP de Frank Gaffney http://www.centerforsecuritypolicy.org/
est un institut d'étude stratégique de formation assez récente, soutenu par
tout ce que l'establishment
washingtonien compte de célébrité de la droite dure, ou de l'extrême-droite
de la sécurité nationale. Rumsfeld fait partie du Board
du CSP et est mentionné comme un donateur régulier. Gaffney milite depuis des
années pour une politique budgétaire militaire renforcée et il s'est fait une
spécialité de défendre le développement accéléré d'un réseau
anti-missiles aux USA.
En vérité, GW est-il vraiment
important ? Le groupe des radicaux et des neo-cons
ne s'en soucie pas trop
Lors du dîner saluant Rumsfeld, tel que le
rapporte Julian Borger, Gaffney a eu un mot significatif : « It's
taken us 13 years to get here, but we've arrived.
» Gaffney marquait ainsi de façon bien précise la descendance intellectuelle
et l'inspiration du groupe, qui remontent précisément à l'administration
Reagan (1980-1988), et l'intention très nettement exprimée de ce même groupe
de reprendre le pouvoir qu'il avait perdu avec la fin de l'administration
Reagan. (Bien sûr, tous ceux qui peuvent être assimilés à se groupe, comme
Rumsfeld lui-même, ne viennent pas de l'administration Reagan. On parle ici,
effectivement, de descendance et intellectuelle et d'inspiration.) Il n'est pas
sûr que les Bush en général apprécient la phrase de Gaffney puisque cette
chronologie implique in fine
mais de façon indubitable que l'administration Bush père a "trahi"
l'héritage Reagan, que cette administration fait partie de la "traversée
du désert" pour des gens comme Gaffney. Bush père est considéré par les
extrémistes de ce groupe comme un modéré, comme un "centriste",
comme l'homme qui a arrêté les forces américaines en février 1991 alors que
celles-ci fonçaient vers Bagdad et n'auraient fait qu'une bouchée de pain de
Saddam Hussein et de son régime.
D'autre part, cette déclaration, toujours elle (« It's
taken us 13 years »), constitue une
indication sérieuse : Gaffney ne prend pas de gants pour lancer une affirmation
qui est une condamnation implicite de l'administration Bush-I, alors que la
"prise de pouvoir" par la faction qu'il représente se fait sous
l'auspice d'un autre Bush, Bush-II ou GW, et cela en présence et dans une
occasion qui est en l'honneur d'un des principaux ministres de ce même GW.
C'est, de façon subtile mais convaincante, l'indication que les super-hawks ne
s'embarrassent pas trop de la présence de GW, qu'ils semblent considérer ce président
comme un point accessoire dans la situation du pouvoir qu'ils contrôlent
aujourd'hui, - ce qui, au reste, pourrait être considéré comme assez proche
de la réalité. D'une façon plus générale, on a une bonne appréciation de
la confiance en eux et du triomphalisme qui sont aujourd'hui courants dans ces
milieux extrémistes, particulièrement depuis l'issue heureuse des opérations
en Afghanistan. Pour ces extrémistes, il ne fait aucun doute qu'ils ont investi
le pouvoir, qu'ils le tiennent fermement et qu'ils ont un soutien populaire
considérable pour le faire, une sorte de mandat, une sorte de légitimité
populaire.
Bien qu'issu des années-Reagan, ce groupe représente une tendance bien plus
radicale et plus puissante en termes de pouvoir que la tendance qui se
manifestait dans l'administration Reagan, alors que nombre de membres de ce
groupe s'y trouvaient eux-mêmes, notamment au Pentagone. La raison principale
est que le groupe est resté rassemblé autour d'idées radicales et est resté
très idéologique malgré la fin de la Guerre froide tandis que les modérés
qui se trouvaient également dans l'administration Reagan (y compris Powell, qui
fut conseiller du président pour la sécurité nationale sur la fin du mandat
Reagan) se sont dispersés et/ou ne sont plus là, ou sont beaucoup plus mal
placés pour faire contrepoids, sans réelle affirmation idéologique (tandis
que les modérés actuels, ceux qui se sont affirmés durant l'époque Clinton,
sont dans le même cas, eux aussi sans affirmation idéologique). Le cas de
Powell est typique : dans l'administration Reagan (comme dans l'administration
Bush-I, d'ailleurs), bien que beaucoup moins en vue que dans l'actuelle
administration, son influence était finalement plus efficace et plus forte
parce qu'elle s'exerçait sans souci d'un statut fondamental à défendre ;
aujourd'hui, Powell est une vedette, sous le regard de tous, et il est
naturellement conduit, pour protéger ce statut, à nuancer sa position, à
faire des concessions au groupe radical des neo-cons
pour qu'aucune attaque sérieuse ne soit portée contre sa position. (Le cas de
Powell avec le Moyen-Orient est typique : tout le monde sait qu'il est partisan
du processus de paix et de fortes pressions à appliquer sur les Israéliens ;
mais sa position centrale dans l'administration, son statut très puissant qui
implique une certaine expression de toutes les tendances au sein de
l'administration, lui interdisent de soutenir cette position de façon trop
affirmée et l'ont conduit ces derniers jours à exercer prioritairement des
pressions sur un Arafat déjà très affaibli.)
L'avenir de l'extrême-droite idéologique
au pouvoir : des difficultés après le triomphe et une situation intérieure de
crise
Julian Borger cite John Pike, le chief analyst
de la Lettre d'information en-ligne
Global Security.com http://www.GlobalSecurity.com,
qui affirme à propos de la campagne de l'Afghanistan : « This
is the third significant military campaign, after Desert Storm and Kosovo, in
which air power has been the decisive element and where casualties have been
negligible. To the extent that the administration now can't tell the difference
between a war and a firepower display, there is a greater temptation to resort
to force. » Cette affirmation a l'air
effectivement d'être une mesure de l'avantage des radicaux extrémistes de
l'administration Bush et autour d'elle, dans la mesure où tous ces gens sont évidemment
des avocats passionnés de l'emploi de la force. Cet avantage n'est pourtant pas
sans revers. Il pourrait même apparaître finalement comme l'esquisse de
l'explication des problèmes qui attendent ces extrémistes.
Cette arrivée en force de l'extrême-droite idéologique au pouvoir n'implique
pas, comme ce pourrait avoir été le cas en Europe dans une telle situation
mais dans une autre époque, un risque de dérive fasciste. Nous ne sommes plus
dans une époque propice au fascisme ou à la dictature, contrairement à ce que
les propagandistes du système en place aiment parfois à faire croire pour
orienter l'appréciation critique sur des "objectifs de déflection".
Cette situation, conjoncturelle en Europe (l'époque propice au fascisme est
historiquement passée), est structurelle aux USA. Dans ce pays, dans ses
structures administratives, dans son absence de réel pouvoir régalien central
et, au contraire, dans la diffusion du pouvoir entre les différents groupes de
pression privés (les idéologues d'extrême-droite en forment un à cet égard,
comme n'importe quel groupe d'industriels), dans les nécessités de l'économie
et de l'organisation juridique, surtout dans les nécessités de la
communication omniprésente aux USA, la liberté est un outil indispensable pour
le bon fonctionnement des structures. Il ne s'agit certes pas, ici, d'une appréciation
éthique, laudative, morale, etc, mais du constat technique que la liberté est
un outil indispensable du système. (En d'autres termes et pour qu'on comprenne
qu'il n'est pas question d'une appréciation laudative, cet présence nécessaire
de la liberté ne garantit en rien la vertu du système ; par exemple, il apparaît
évident, et le cas américain est exemplaire dès l'origine, que la liberté
peut être utilisée pour la manipulation, la désinformation, la tromperie,
etc, et c'est de plus en plus souvent le cas pour la communication qui joue un rôle
essentiel dans le système.) Dans ce cadre, un système fasciste, qui exclut
absolument la liberté comme outil du système qu'il met en place, est quasiment
impossible à installer.
La présence de l'extrême-droite idéologique aux commandes à Washington a de
grandes chances de permettre à cette faction de développer sa politique (une
politique belliciste, certes). Parallèlement, elle va, dès la première
occasion, exposer cette politique belliciste à un barrage de critiques venant
d'autres groupes de pression et d'autres centres politiques momentanément écartés
du pouvoir ou qui voient leur influence réduite. C'est une grande différence
avec les expériences récentes de la Guerre du Golfe et du Kosovo, où ces
politiques bellicistes étaient conduites par des groupes politiques modérés ;
les groupes étaient attaqués (pour ne pas avoir assez poussé la politique
belliciste) mais pas la politique belliciste. Cette fois, le groupe au pouvoir
va être complètement identifié à cette politique belliciste et toute
critique contre l'un de ces deux éléments rejaillira sur l'autre et
l'affaiblira. S'il faut envisager des prolongements, en tenant compte du fait
qu'aucune politique belliciste majeure (par exemple une grande opération contre
l'Irak) ne bénéficiera plus de la "légitimité" dont a bénéficié
l'opération en Afghanistan, on dira que la politique belliciste qui risque d'être
développée par ce groupe d'extrême-droite risque également d'amener des
tensions intérieures très graves, à Washington aussi bien qu'avec l'opinion
publique, et cela selon les difficultés prévisibles que risque de rencontrer
cette politique dans la réalité. ![]()