Pour
l’essentiel, ce texte concerne Israël, mais il mentionne aussi le
Hamas, qu’il accuse de crimes de guerre pour avoir tiré des roquettes délibérément
sur des populations civiles. Je ne reviendrai pas sur cet aspect qui
revient à chaque conflit (les deux parties ont commis des crimes, mais
y-a-t-il vraiment une équivalence entre un Etat et une organisation armée ?),
que ce soit celui du Liban de 2006 ou celui de Gaza.
Je les avais abordés dans d’autres envois plus anciens, « Les
lois de la guerre » (27 octobre 2008) et « Crimes
de guerre (suite) » (13 septembre 2006).
En revanche, le rapport d’Amnesty International
permet de répondre à nombre de contre-vérités proférées durant la
guerre de Gaza,
notamment « les
mensonges de Bernard-Henri Lévy ».
D’abord, le nombre de victimes. Les enquêteurs d’Amnesty confirment
le chiffre de 1400 morts, dont 300 enfants et plus d’une centaine de
femmes. Les chiffres donnés par l’armée israélienne (1200 morts, en
grande majorité des gens armés) ne reposent sur aucune donnée :
elle a refusé de donner les noms des guérilleros qu’elle prétend
avoir identifié.
Les enquêteurs d’Amnesty affirment
que toutes les morts civiles palestiniennes ne résultent pas d’une
politique délibérée. Certains ont été tués dans des opérations
militaires légitimes (à aucun moment le rapport ne
parle d’un élément important, la légalité de l’attaque israélienne
elle-même du point de vue du droit international ; sur cet aspect,
lire Richard Falk, « Nécessaire
inculpation des responsables de l’agression contre Gaza », Le
Monde diplomatique, mars 2009.)
« Toutefois, poursuit le rapport, la
mort de plusieurs centaines de civils palestiniens non impliqués dans le
conflit, y compris 300 enfants, ne peut être réduite à des “dommages
collatéraux” (...) ou
à des erreurs. Ils ne peuvent pas être attribués non plus à des réactions
de panique de soldats isolés opérant sous le feu. »
« Les attaques qui ont provoqué le plus de morts et de blessés ont
été menées par des armes de longue portée à haute précision tirées
d’avions, d’hélicoptères et de drones ou bien par des chars stationnés
à plusieurs kilomètres de l’objectif, souvent contre des objectifs sélectionnés
(ce qui signifie que les tirs avaient fait l’objet d’une autorisation
de la chaîne de commandement). Ces victimes n’ont donc pas été faites
dans des tirs croisés et des batailles entre des militants palestiniens
et les forces israéliennes. »
A plusieurs reprises, les responsables israéliens ont montré le peu
d’intérêt qu’ils avaient pour les pertes palestiniennes. A une
question posée par un journaliste affirmant que les pertes palestiniennes
à Gaza étaient
cent fois supérieures aux pertes israéliennes, le ministre de l’intérieur
Meir Sheerit répondait : « C’est
le sens de l’opération. » De
plus, les autorités israéliennes ont considéré toute institution plus
ou moins liée au Hamas comme un objectif légitime, y compris le
parlement, divers ministères, des médias, etc., « qui
n’étaient pas impliqués dans les hostilités », ce qui « sape
les principes du droit international humanitaire qui fait la distinction
entre civils et combattants ».
La population palestinienne a-t-elle été prise en otage par le Hamas ?
Non, répond le rapport d’Amnesty,
et le communiqué en français de l’organisation précise : « Après
avoir enquêté sur plusieurs attaques, Amnesty International
a conclu que les victimes n’avaient pas été prises entre deux feux
durant les affrontements entre militants palestiniens et troupes israéliennes,
pas plus qu’elles n’avaient servi de boucliers humains à des
militants ou à des objectifs militaires. Beaucoup ont péri dans le
bombardement de leur maison, pendant leur sommeil. D’autres étaient
assises dans leur cour ou étendaient du linge sur leur terrasse. Les
enfants ont été touchés alors qu’ils jouaient dans leur chambre, sur
le toit ou près de chez eux. Les secouristes et les ambulanciers ont été
agressés à plusieurs reprises alors qu’ils s’efforçaient de porter
secours aux blessés ou de récupérer les corps des victimes. »
Cette idée que les Palestiniens ont été pris en otage est un des
lieux communs répétés par les médias dès qu’ils parlent des événements
de Gaza ;
elle fait partie des mensonges dont nous a abreuvés Bernard-Henri Lévy.
Le rapport précise
aussi que les forces israéliennes ont, à plusieurs reprises, ciblés des
ambulances et des équipes médicales ; que des civils qui auraient
pu être sauvés sont morts parce que les Israéliens ont refusé le
passage des ambulances, que, à plusieurs reprises, les
troupes israéliennes ont contraint des civils à leur servir de boucliers
humains.
Enfin, l’argument avancé selon lequel l’armée israélienne aurait prévenu
les populations concernées de bombardements et les aurait appelées à
fuir est considéré comme nul et non avenu, dans la mesure où les
habitants ne pouvaient fuir nulle part, toutes les issues de Gaza étant
fermées.
Le rapport demande
l’arrêt du transfert d’armes vers Israël, le Hamas et tous les
groupes armés. Il est intéressant de noter que, contrairement aux
gouvernements occidentaux dont la seule préoccupation est de stopper le
transfert d’armes au mouvement Hamas,Amnesty appelle
aussi à viser Israël. Sur les transferts d’armes, on notera le livre
publié par le Groupe de recherche et d’information sur la sécurité
(GRIP), « Qui
arme Israël et le Hamas ? La Paix pass(é)e par les armes ? » (Patrice
Bouveret, Pascal Fenaux, Caroline Pailhe, Cédric Poitevin).
Le rapport d’Amnesty poursuit
en affirmant que le gouvernement israélien a refusé de mener la moindre
enquête sérieuse sur les violations du droit international (ce qui,
souligne l’organisation, justifie la mise en œuvre du principe de la
compétence universelle pour juger des responsables israéliens devant des
tribunaux étrangers).
Cette perspective inquiète les responsables israéliens. On savait que,
au lendemain du conflit à Gaza,
le gouvernement s’était engagé à donner aide et appui à tout
responsable qui serait poursuivi à l’étranger pour crimes de guerre
(lire, par exemple, Yaakov Katz, « Security
and Defense : Preparing for ’the day after’ », The
Jerusalem Post, 15
janvier 2009).
Mais la multiplication des rapports accablants
pour l’armée israélienne suscite de nouvelles inquiétudes. Dans un
article du Jerusalem
Post du 3 juillet
2009, « Israel
worries over intense ’legal war’ », Amir Mizroch note que,
en quelques jours, ont été publiés le rapportd’Amnesty International,
celui de Human Rights Watch (« Israël :
Le mauvais usage de drones a causé la mort de civils à Gaza »,
30 juin), celui de la Croix-Rouge internationale (« Gaza :
1.5 million people trapped in despair », 29 juin), sans parler
de l’ouverture des auditions de la commission internationale des Nations
unies présidée par le juge sud-africain Richard Goldstone. Un des
dilemmes que souligne cet article est qu’il faudrait, pour éviter d’être
attaqué devant des tribunaux étrangers, que l’armée israélienne mène
des enquêtes sur toutes les plaintes déposées. Or, tout prouve que
l’armée enterre ces plaintes et ne mène, comme le souligne le rapportd’Amnesty,
aucune enquête sérieuse.
Il
y a un an, un journaliste palestinien de Gaza,
Mohammed Omer, partait pour le Royaume-Uni où il devait recevoir un prix.
A la frontière, il fut déshabillé, battu, torturé. Nous avions publié
alors un témoignage d’un de ses collègues, Dahr Jamail, sur cette
affaire, « “Pressions
physiques modérées” en Palestine ».
Un an plus tard, Omer lui-même revient sur ce drame et sur
l’impossibilité d’obtenir réparation, dans un texte qu’a traduit
le site Info-Palestine, « Un
journaliste humilié et battu - Un an après », 30 juin 2009. Il
écrit notamment : « Le
correspondant de Jerusalem du Los
Angeles Times, Ashraf Khalil, a conduit une enquête concernant mon cas
et notait dans son article du 3 novembre 2008, que mes dossiers médicaux
décrivent : “Mollesse dans la partie antérieur du cou et dans le
haut du dos, notamment le long des côtes droites, douleur modérée à sévère”,
et “pour raison de douleurs, l’examen du scrotum réalisé a révélé
une varicocèle (dilatation variqueuse des veines du cordon spermatique)
sur le côté gauche et une opération a été décidée plus tard”. De
la fièvre et une chute n’occasionnent pas des marques si distinctives.
Des coups de pieds, de poings et autres raclées le font. Poursuivant,
Khalil explique que “Mahmoud Tarary, personnel soignant est arrivé dans
une ambulance de la Société du Croissant Rouge Palestinien et dit avoir
trouvé Omer dans un état semi-conscient, avec des meurtrissures sur son
cou et sa poitrine. Tararya dit que les officiers de la sécurité israéliens
étaient en train de demander à Omer de signer “une sorte de formulaire
écrit en hébreu”. L’employé paramédical dit qu’il est intervenu,
a séparé Omer des soldats et l’a chargé dans l’ambulance, où il
est resté dans un état semi-conscient lors de la majeure partie du
voyage jusqu’à l’hôpital.” »
« Khalil note dans son article que Richard Falk, Rapporteur spécial
des Nations unies sur les droits de l’homme, a écrit à Verhagen,
ministre des Affaires Etrangères des Pays-Bas, et a déclaré :
“J’ai examiné la crédibilité de M. Omer et sa narration de la
suite des évènements, et je les trouve parfaitement crédibles et
corrects.” »
« Se relever mentalement et physiquement de torture et
interrogatoire est loin d’être simple. Ceci ne devrait arriver à
personne. Mon objectif concernant mon dossier est d’attirer
l’attention sur les droits humains universels, les droits de la liberté
d’expression et la liberté de mouvement. Il y a des endroits dans ce
monde où ces libertés n’existent pas. Israël clame ne pas être un de
ces endroits, mais aussi bien le gouvernement et la complicité de
journalistes prenant individuellement part à dissimuler ce qu’ils
m’ont fait, me prouvent le contraire. Ironiquement, le jour où le Shin
Bet a choisi de me détenir, m’interroger et me torturer - le 26 juin -
était la date choisie par les groupes de défense des droits de l’homme
comme Journée Internationale contre la Torture. »