Une humanitaire
dans l'enfer de Naplouse
TÉMOIGNAGE Tsahal a lancé sa plus vaste opération dans
cette ville de Cisjordanie depuis le début de l'Intifada. Une coordinatrice de
Médecins du monde accepte pour la première fois de raconter les atrocités
subies par les civils.
KYRA DUPONT TROUBETZKOY (24heures du 7 janvier 2004)
Nous sommes le 16 décembre 2003, il est 6 h
34. Un téléphone portable sonne. Océane Lahanque, coordinatrice de Médecins
du monde (MDM), met du temps à comprendre qu'il ne s'agit pas du réveil. Trop
tard. Un message de Bassem * ? un contact local ? lui demande de « rappeler
d'urgence. Incursion israélienne à Balata ». Océane s'étonne: les raids sur
le plus grand camp de réfugiés de Cisjordanie sont quotidiens. Pourquoi Bassem
a-t-il pris la peine de la prévenir ? Elle apprendra plus tard que c'est le début
de la plus vaste opération militaire sur Naplouse depuis le début de
l'Intifada. D'incursions en redéploiements, l'opération se poursuivait encore
hier.
Ce jour-là, la coordinatrice le passe à Naplouse, entourée de médecins
locaux en « formation santé mentale et échographie ». A 16 h 30, Océane, en
compagnie d'un médecin et du logisticien, décide de raccompagner la femme de ménage
de l'ONG à Balata. Salma * est très angoissée par les nouvelles que lui a
rapportées sa famille sur la situation à l'intérieur du camp. De toute façon,
sans l'équipe de MDM, inutile de songer à passer les barrages.
Quatorze civils tués
Dans le camp, les soldats israéliens
occupent des dizaines de maisons pour en faire des postes militaires avancés,
enfermant des familles dans une pièce pendant des heures. Ce jour-là, il y
aura huit blessés, dont deux graves, et des dizaines d'arrestations. Ensuite,
les troupes israéliennes tueront quatorze civils palestiniens et en blesseront
une centaine, selon le Medical Relief Committee palestinien (UPMCR).
Parmi les victimes, on dénombre un enfant de 5 ans, un adolescent de 12 ans,
quatre jeunes entre 14 et 20 ans et un boulanger qui passait par hasard. Après
quinze jours de couvre-feu et de violences sur Naplouse, Tsahal aura en définitive
réussi à n'arrêter que trois militants activistes recherchés (lire encadré).
L'équipe croise des collègues du Croissant-Rouge et du Medical Relief
Committee. Une quasi-routine pour eux puisqu'ils sont sur le front
quotidiennement. Pour Océane, 27 ans, en mission depuis cinq mois, ce n'est pas
encore banal. Au détour d'une rue, les humanitaires sont pris au dépourvu: des
soldats israéliens en tenue de commando sortent d'une maison, les braquant de
leurs M16.
« J'ai été témoin à plusieurs reprises des moyens de pression
psychologiques qu'ils utilisent. Dans leurs tanks, ils font des allées et
venues dans les rues en criant des insultes et des menaces par leurs
haut-parleurs, raconte Océane. Pourquoi doivent-ils monter sur les terre-pleins
rénovés avec leurs chars ou tirer sur les feux de signalisation ? Pourquoi
patrouillent-ils dans les camps de nuit en hurlant des chansons en hébreu ?»
A 18 heures, la coordinatrice et son équipe pénètrent dans l'hôpital public
Rafidia de Naplouse afin d'avoir un compte rendu exact du nombre de blessés et
de leur état. Dans la salle de soins intensifs, quatre lits seulement, sans
isolation hygiénique. Sur celui du fond, un très jeune homme au teint blafard
gît comme mort. Noor Ahmad Omran, 12 ans, porte un bandeau taché de sang sur
la tête ; ses yeux sont grands ouverts, immobiles et vitreux. Noor et son frère
jumeau sont sortis cet après-midi de Balata pour aller à l'école. Au détour
d'une rue, ils croisent une jeep. Les soldats tirent sur l'un des deux,
l'atteignant au dos. Son frère se précipite pour lui porter secours. Les
soldats le visent à la tête. Il mourra quelques heures plus tard. L'infirmier
en charge des soins intensifs, pourtant habitué à ce genre de cas, est
bouleversé. « Comment peuvent-ils [ les militaires israéliens ] faire ça ?
Pourquoi laissezvous faire ça ? Ils se disent civilisés mais regardez ce
qu'ils font à nos enfants. » Le père de Noor est mort par balle lors de la
première Intifada ; son frère, qui les avait alors pris en charge, a été tué
par balle au début de la seconde.
Le lendemain, il y aura des obsèques et sans doute des candidats aux attentats
suicides. Océane, elle, rentre au centre de MDM. Ce soir, on boira la bière
quotidienne mais le c?ur un peu plus lourd qu'à l'accoutumée.
* Prénoms fictifs.