Terrorisme
par Marianne Blume, citoyenne de Gaza en Palestine
Gaza, le mardi 20 mai 2003
- Je n'écris pas souvent, parce qu'à force de vivre dans l'injustice et
l'absurde, on finit par avoir l'impression de se répéter et, souvent, pour
rien. Mais aujourd'hui, la coupe déborde plus que d'habitude. J'en ai marre
d'entendre, de lire dans toutes les langues que les attentats sabotent la
feuille de route et donc les efforts de paix, marre d'écouter les litanies
contre Arafat et tous ceux qu'Israël n'aime pas, marre de ne rien lire ou
entendre sur le terrorisme israélien qui tue dans l'?uf l'espoir même de la
paix. Alors, je décide de vous faire partager une petite part de notre
quotidien.
Hier, 19 mai 2003, un ancien étudiant m'appelle avec une voix étrange que je
ne lui connais pas. Il me demande de venir au plus vite pour voir... et d'amener
des étrangers si je peux. Il s'arrête, et je me doute qu'il est ému, qu'il
pleure. Les Israéliens ont démoli la maison de son beau-père et celle de son
cousin. Ils ont aussi démoli une autre maison, endommagé la mosquée, et puis
ils s'en sont pris aux arbres suivant une bonne vieille habitude. Les chars et
les bulldozers sont encore là. J'hésite, prise d'angoisse à l'idée que je ne
pourrai rien y faire et que je rencontrerai peut-être un de ces insectes hideux
qui crachent des balles sur tout ce qui se passe. Avec un ami, nous décidons
d'aller. Pour atteindre l'ezbah Beit Hanoun, nous ne pouvons prendre la route
principale (Salah al-Dine), puisque les chars occupent Beit Hanoun depuis quatre
jours. Nous sommes obligés d'aller par un chemin de traverse que je ne connais
pas. Et nous arrivons. Les hommes sont assis comme pour les deuils, les femmes
sont ensemble plus loin. L'atmosphère est si lourde que nous ne savons que
dire. Nous écoutons le récit de la nuit passée. Les hommes sont
extraordinairement calmes, mais les visages sont marqués par la fatigue et
l'inquiétude. Les femmes sont là avec des enfants qui ne comprennent pas ce
qui est arrivé ou qui comprennent trop bien et sont trop sages. Elles racontent
et contemplent l'amas de ce qu'on a pu sauver, avec dans les yeux tout ce qui
est perdu. Les plus grands cherchent leurs cahiers ou leurs livres, car les
examens ont commencé.
Ce que j'ai vu est indescriptible. J'ai vu une maison rasée et enterrée avec
du sable par ceux qui l'ont démolie. J'ai vu la famille, aidée des voisins,
creuser pour retrouver tout ce qui serait récupérable. Leur quête désespérée
ressemblait à un jeu morbide, car rien ne subsiste, pas même le tracteur écrasé
avec le reste. J'ai vu une femme jeune errer sur les décombres où sont
engloutis tous ses espoirs. J'ai vu les corps des chèvres et des animaux que le
bulldozer a écrasés avec le reste. J'ai vu des ruchers saccagés et des arbres
déracinés. J'ai vu des enfants surexcités qui ne trouvaient pas d'autre moyen
de dire l'indicible que de se rassembler et de guetter le blindé qui passait et
repassait sur la route, tirant sporadiquement vers des paysans qui tâchaient de
traverser la rue. J'ai vu deux autres maisons embouties par les bulldozers et
qui semblaient tenir par miracle. J'ai vu le poste électrique qui dessert l'ezbah,
vandalisé. J'ai vu, ou plutôt je n'ai plus vu, la route nouvellement refaite :
les Huns sont passés par là. Et pourtant, je n'ai pas vu de larmes, sauf dans
les yeux de mon étudiant qui n'en peut déjà plus de cette vie absurde : il
vient d'avoir un enfant et il se demande avec angoisse ce qu'il pourra pour lui.
J'ai respiré l'odeur de la poussière et de la terre retournée, l'odeur de la
mort aussi : les mouches bleues sont agglutinées là où les animaux sont
engloutis.
Et puis, j'ai entendu des récits si sobres que j'en ai eu la chair de poule.
Les soldats sont venus, ont intimé l'ordre de sortir immédiatement sans rien
prendre, ni l'argent, ni le lait pour les enfants, ni les papiers importants, ni
les couvertures, ni... Tout cela dans la nuit. Tous sont sortis sans résistance
pour assister de loin à l'anéantissement de leur bien. Ailleurs, les soldats
s'en sont pris à un père de famille, sa gamine de 5 ans tout au plus s'est
mise à pleurer et a couru vers son père. Le soldat a mis son arme sur sa tempe
et lui a ordonné de lever les mains. Ailleurs, une femme a demandé aux soldats
de pouvoir sortir au moins les animaux, le chien et les moutons. Et les soldats
ont refusé. "Ils n'ont pitié de rien", me dit cette femme,
"Pourquoi les animaux ?"
Maintenant, les familles ont trouvé asile chez leurs proches. Vingt personnes
en plus tout d'un coup, dans une maison qui en abrite déjà à peu près
autant. Des gens qui ont perdu leur logement et leur moyen de subsistance : plus
d'oliviers, plus de citronniers, plus de troupeau, plus rien. Plus rien dans un
hameau où les gens n'ont déjà rien.
Je vous raconte l'histoire d'une nuit à l'ezbah Beit Hanoun parce que j'ai vu.
N'importe qui pourrait vous faire un récit similaire et plus sanglant sur
Rafah, Khan Younis, al-Qarara, al-Moghraqa, Nusseirat, Jabaliya ou autre. C'est
ça le quotidien. Et quand on vous dit à la radio ou à la TV ou dans vos
journaux que, après une période d'accalmie, les attentats ont recommencé,
vous devez savoir que l'accalmie, ici, en Palestine, c'est la mort, les
destructions, les vexations quotidiennes. Le terrorisme, c'est l'occupation et
son cortège répressif. Le terrorisme, c'est l'assassinat journalier d'un
peuple et de son avenir. Et c'est ça aussi le sabotage de toutes les feuilles
de route qu'on se plaira à imaginer.